Quand on te croit dissipé alors que ton cerveau cherche juste à survivre
TDAH & Neurodiversité
Quand on te croit dissipé alors que ton cerveau cherche juste à survivre
Relire l’enfant que l’on a été avec plus de vérité et moins de jugement
Derrière l’agitation, la fuite ou l’humour, il y a parfois un enfant débordé, inquiet, et déjà en train d’improviser des stratégies de survie émotionnelle.
Par Arnaud Thiery · Temps de lecture : 7 minutes
Introduction
Il y a des souvenirs d’enfance qui, avec le recul, prennent une saveur différente.
Sur le moment, ils ressemblent à des scènes banales : une punition, une bêtise, une fuite, un mensonge d’enfant. Puis les années passent. On grandit. On accumule d’autres expériences, d’autres blessures, d’autres prises de conscience. Et un jour, on revient à ces souvenirs avec un regard nouveau.
On comprend alors que ce qui avait été lu comme de la désobéissance, de l’agitation ou de l’insolence racontait en réalité autre chose de beaucoup plus profond.
Je repense souvent à cet enfant que j’étais, en CP, à Gentilly. Un gamin dispersé, remuant, souvent dans la lune, capable de faire rire les autres, d’attirer l’attention, de déborder du cadre sans forcément savoir pourquoi.
Ce jour-là, puni par la maîtresse, j’aurais dû aller dans le bureau de la sœur supérieure. À la place, j’ai fui. J’ai pris la route vers l’appartement de ma grand-mère, à plusieurs kilomètres de l’école. Puis, ne la trouvant pas, je suis allé jusqu’à mon ancienne école maternelle, où j’ai même inventé un mensonge pour justifier ma présence.
Pendant longtemps, on pourrait raconter cette scène comme celle d’un enfant insolent, menteur ou indiscipliné.
Moi, aujourd’hui, j’y vois autre chose.
proposer une autre lecture de certains comportements d’enfance trop vite jugés, en montrant qu’ils peuvent parfois être l’expression d’un système nerveux débordé plutôt qu’un simple problème de volonté ou de caractère.
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Podcast
Quand on te croit dissipé alors que ton cerveau cherche juste à survivre
Une version audio de l’article pour relire autrement certains comportements d’enfance, comprendre ce qu’ils racontaient vraiment et retrouver un regard plus juste sur soi.
Sommaire
Derrière l’agitation, il y avait déjà de la peur
Je vois aujourd’hui un enfant déjà saturé, déjà inquiet, déjà en train d’improviser des stratégies de survie émotionnelle.
Un enfant qui ne savait pas comment gérer la honte, la punition, l’exposition au regard de l’adulte. Un enfant qui n’avait pas encore les mots pour dire qu’il se sentait débordé. Alors il faisait ce qu’il pouvait : il fuyait.
Quand on regarde un enfant seulement par ses comportements, on passe parfois à côté de l’essentiel. On voit le symptôme, pas la détresse. On voit le débordement, pas la surcharge. On voit la perturbation, pas la peur.
Et pourtant, c’est souvent là que tout se joue.
Un enfant ne fuit pas toujours pour provoquer. Il fuit parfois parce qu’il ne sait plus comment rester. Il ment parfois parce qu’il n’a pas encore appris à mettre en mots son désarroi. Il s’agite parfois parce que son système intérieur est déjà trop tendu pour supporter davantage.
Avec le recul, je ne vois plus cette scène comme la preuve d’un mauvais caractère. Je la vois comme le reflet d’un système nerveux débordé, d’un enfant sans boussole intérieure suffisante pour traverser seul ce qu’il ressentait.
Quand le cerveau apprend très tôt à repérer le danger
Quand on grandit dans l’instabilité, le cerveau apprend très tôt à repérer le danger, à sentir les tensions, à anticiper les rejets. Il devient attentif à tout ce qui pourrait annoncer une humiliation, une sanction, une perte de sécurité ou un abandon.
Chez moi, cette hypervigilance s’est mêlée très tôt à des difficultés d’attention que je ne comprenais pas. Résultat : je pouvais paraître agité, clownesque, distrait, alors qu’en réalité mon système intérieur était souvent en surcharge.
C’est quelque chose que beaucoup d’adultes TDAH reconnaissent lorsqu’ils relisent leur enfance : ils n’étaient pas simplement « dans la lune ». Ils étaient déjà en train de gérer beaucoup plus de choses qu’il n’y paraissait.
- le regard des autres,
- la peur de mal faire,
- le besoin de s’adapter,
- les pensées qui s’emballent,
- les émotions difficiles à réguler,
- et cette impression confuse que quelque chose, chez eux, ne fonctionnait pas comme chez les autres.
Quand tout cela se mélange dans un cerveau d’enfant, le résultat peut ressembler à de la dissipation. En réalité, il s’agit parfois d’un cerveau qui essaie simplement de tenir comme il peut.
Le problème du regard posé sur les enfants atypiques
Un enfant TDAH n’est pas toujours perçu comme un enfant en difficulté. Il est souvent perçu comme un enfant « qui pourrait faire un effort ».
Et cette phrase est terrible.
Elle est terrible parce qu’elle installe très tôt l’idée qu’on choisit ses débordements, ses oublis, ses absences d’attention. Elle transforme une difficulté de fonctionnement en faute de volonté. Elle fait porter à l’enfant la responsabilité d’un mécanisme qu’il ne comprend même pas lui-même.
Non.
On ne choisit pas d’avoir un cerveau qui part dans tous les sens. On ne choisit pas d’être happé par mille pensées à la fois. On ne choisit pas d’avoir du mal à rester dans la ligne quand, à l’intérieur, tout déborde déjà.
Et pourtant, beaucoup d’enfants grandissent avec ce message implicite : « Si tu voulais vraiment, tu pourrais. »
À force d’entendre cela, certains finissent par croire qu’ils sont fainéants, immatures, instables ou incapables. Ils apprennent à se méfier d’eux-mêmes. Ils se construisent dans l’idée qu’ils doivent d’abord se corriger avant de pouvoir être acceptés.
Être jugé avant d’être compris laisse souvent des traces bien au-delà de l’enfance.
Ce qu’un enfant a besoin d’entendre
Ce que j’aurais eu besoin d’entendre, ce n’était pas seulement : « Tiens-toi tranquille. »
C’était plutôt :
- « Qu’est-ce qui se passe en toi ? »
- « De quoi as-tu peur ? »
- « Qu’est-ce que tu ressens en ce moment ? »
- « Comment puis-je t’aider à retrouver de la sécurité ? »
Avec le recul, je mesure combien cette différence de regard aurait pu changer des choses. Non pas parce qu’elle aurait tout résolu, mais parce qu’elle aurait déplacé le centre du problème.
Au lieu de me faire croire que j’étais « le problème », elle aurait peut-être permis de comprendre que j’étais un enfant en difficulté, avec un fonctionnement particulier, dans un environnement que je n’avais pas toujours les moyens émotionnels de traverser.
C’est pour cela que je crois profondément qu’avant de corriger un comportement, il faut essayer de comprendre ce qu’il tente de dire.
Chez certains enfants, l’agitation est un langage. Chez d’autres, l’humour est une protection. Chez d’autres encore, la fuite est le dernier moyen de reprendre un peu de contrôle.
Relire l’enfant qu’on a été
Avec le recul, je comprends mieux pourquoi j’ai si longtemps cru que je devais me corriger avant de mériter ma place. Parce qu’on avait regardé mes comportements avant de chercher à comprendre mon fonctionnement.
Et cela laisse des traces.
Beaucoup d’adultes TDAH portent encore cette vieille blessure : avoir été jugés avant d’avoir été compris. Avoir senti très tôt qu’ils étaient « trop », « pas assez », « à côté », « compliqués », sans qu’on leur donne jamais les clés pour comprendre ce qu’ils vivaient réellement.
Alors devenus adultes, ils continuent souvent à faire ce qu’ils ont appris très jeunes :
- se surveiller,
- se corriger,
- se suradapter,
- faire bonne figure,
- et cacher leurs difficultés derrière des stratégies parfois brillantes, parfois épuisantes.
Mais la réparation commence parfois par quelque chose de très simple : changer de regard sur l’enfant qu’on a été.
Non pas pour réécrire le passé. Non pas pour excuser tout. Mais pour remettre un peu de vérité là où il n’y avait eu que du jugement.
Le premier pas vers la réparation
Parfois, le premier pas vers la réparation, c’est simplement cela : relire l’enfant qu’on a été avec plus de vérité et moins d’accusation.
Se dire :
Tu n’étais pas juste dissipé.
Tu n’étais pas juste “pénible”.
Tu n’étais pas juste incapable de rester tranquille.
Tu essayais déjà de survivre avec les moyens du bord.
Cette phrase peut paraître simple. Elle est pourtant immense.
Parce qu’elle change la manière dont on se raconte. Et quand on change la manière dont on se raconte, on commence parfois aussi à changer la manière dont on se traite.
Conclusion
Quand on te croit dissipé alors que ton cerveau cherche juste à survivre, ce n’est pas seulement une mauvaise interprétation du comportement. C’est parfois toute une histoire qui se construit sur un malentendu.
Relire certains souvenirs avec un autre regard ne change pas le passé. Mais cela peut commencer à réparer la manière dont on s’est longtemps raconté à soi-même.
Pour aller plus loin :
Si vous découvrez le TDAH adulte et souhaitez comprendre plus en profondeur ce fonctionnement, vous pouvez consulter le guide complet du TDAH adulte disponible sur ce blog.
Vous pouvez aussi poursuivre avec les autres articles consacrés au diagnostic tardif, à l’enfance relue autrement, et aux stratégies de compensation développées au fil des années.
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