Entre la cité et l’école privée : grandir en jouant deux rôles

Authenticité

Entre la cité et l’école privée : grandir en jouant deux rôles

Grandir entre deux mondes, apprendre à se moduler selon les contextes, et finir par ne plus savoir exactement où l’on a le droit d’être soi.

Par Arnaud Thiery Temps de lecture : 7 minutes

Adolescent, j’ai appris à vivre entre deux mondes.

Le jour, je fréquentais des collèges et lycées privés, entouré de camarades issus de milieux aisés, vivant dans de beaux quartiers, avec des codes sociaux qui ne ressemblaient pas aux miens. Le soir et le week-end, je retrouvais l’univers de la cité HLM, avec d’autres codes, d’autres postures, d’autres attentes.

Très vite, j’ai compris qu’il me faudrait jouer serré. Très vite aussi, j’ai commencé à jouer double.

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Entre la cité et l’école privée : grandir en jouant deux rôles

Une version audio de l’article pour explorer autrement la double appartenance, les masques sociaux, la blessure de légitimité et le chemin vers une identité plus habitée.

À l’école, il fallait masquer d’où je venais

À l’école, je cachais d’où je venais. Je racontais une autre histoire. J’inventais une existence plus conforme à ce qu’il fallait montrer pour ne pas être stigmatisé. Je voulais paraître à ma place.

Dans ces établissements, il existait des évidences sociales implicites : la manière de parler, les références, les habitudes, le rapport à l’argent, le type de vacances, les quartiers d’où l’on venait, jusqu’à la façon d’habiter son corps ou d’occuper l’espace. Je sentais très bien que je n’étais pas issu du même monde.

Et quand on sent cela très jeune, on développe vite une intelligence particulière : celle du camouflage.

On observe. On repère ce qu’il faut dire. On comprend ce qu’il vaut mieux taire. On apprend à se fabriquer une version plus acceptable de soi.

Le problème, c’est que ce type d’adaptation ne reste pas extérieur. Il pénètre à l’intérieur. Il ne consiste plus seulement à choisir ses mots. Il finit par modifier le rapport que l’on entretient avec soi-même.

On commence à se demander non plus seulement “que faut-il montrer ?”, mais presque “qui dois-je être pour avoir le droit d’être là ?”

Dans la cité, il fallait masquer une autre partie de moi

Dans la cité, à l’inverse, il fallait masquer une autre partie de moi. Il ne fallait pas trop ressembler au garçon des établissements privés. Il fallait durcir l’attitude, parler autrement, jouer le rôle attendu pour ne pas être mis à distance. Là aussi, il fallait paraître à sa place.

Autrement dit, dans chaque univers, une partie de moi devenait suspecte.

À l’école, il fallait cacher la cité. Dans la cité, il fallait cacher l’école. Dans les deux cas, il fallait surveiller son image. Dans les deux cas, il fallait s’ajuster.

Ce type de double appartenance est épuisant quand on est adolescent, parce qu’à cet âge on ne sait pas encore vraiment qui l’on est. On essaie déjà de se construire. Et lorsqu’en plus on sent qu’il faut se transformer pour ne pas être rejeté, cette construction devient instable.

On ne se développe plus librement. On se module. On se corrige. On se découpe selon les contextes. Et à force, quelque chose se brouille.

Vouloir appartenir partout… et ne plus habiter nulle part

Le problème, c’est qu’à force de vouloir appartenir partout, on finit par ne plus habiter nulle part.

Cette phrase résume probablement une grande partie de ce que j’ai ressenti à cette période. J’étais sans cesse en train d’ajuster le personnage. Pas seulement mes mots. Pas seulement mon attitude. Mais aussi ma manière de me tenir, de parler, de rire, de réagir.

Et ce travail intérieur permanent a laissé des traces :

  • du stress
  • de la honte
  • l’impression de ne jamais être totalement légitime
  • la peur constante d’être démasqué
  • ce sentiment diffus de n’être vraiment chez moi dans aucun des deux mondes

Quand on vit comme cela, on développe souvent une grande capacité d’adaptation. Mais cette capacité a un prix. Elle produit une vigilance de tous les instants. On ne se repose jamais vraiment. On reste à l’affût de ce qu’il faut être pour rester acceptable.

On devient bon pour lire les codes. Moins bon pour sentir ce que l’on est profondément.

Et ce décalage finit par créer une blessure identitaire silencieuse : celle de ne jamais avoir le droit d’être entièrement soi sans risquer de perdre l’appartenance.

L’alcool comme faux passeport identitaire

Dans ce contexte, l’alcool a débarqué comme un accélérateur. Une fausse solution, mais une solution quand même.

En troisième, lors d’une soirée pyjama sans parents, j’ai découvert ses effets désinhibants. Très vite, il est devenu un moyen de me sentir plus libre, plus fort, plus “moi-même” en apparence. En réalité, il ne faisait que brouiller davantage les frontières.

C’est souvent ce que font les faux soutiens : ils donnent un soulagement immédiat tout en aggravant, à long terme, la confusion intérieure.

L’alcool permettait momentanément de desserrer la tension. De parler plus facilement. De me sentir moins coincé entre les rôles. De me donner l’illusion que je pouvais enfin être plus spontané.

Mais cette spontanéité n’était pas une liberté réelle. C’était une désinhibition artificielle. Une manière de supporter un peu mieux un tiraillement que je ne savais pas encore penser.

Avec le recul, je vois mieux à quel point ce type de refuge peut s’installer non pas parce qu’on aime se détruire, mais parce qu’on cherche désespérément une sensation d’unité, d’appartenance, ou simplement de relâchement.

Une blessure de légitimité

Quand je repense à cette période, je vois un adolescent qui ne manquait pas d’intelligence. Il manquait surtout d’un lieu intérieur où il aurait pu se sentir autorisé à être simplement lui-même.

C’est cela, je crois, qui manque à beaucoup de personnes ayant dû se construire entre plusieurs mondes : non pas des capacités, mais un sentiment profond de légitimité. Le droit d’exister sans avoir à se justifier, à se transformer, à s’excuser d’où l’on vient ou de ce que l’on est.

Quand ce lieu intérieur n’existe pas, on peut passer beaucoup de temps à chercher ailleurs ce que l’on n’a pas réussi à consolider en soi :

  • de la validation
  • de la reconnaissance
  • une identité empruntée
  • une manière de se sentir enfin “à la bonne place”

Mais rien de tout cela ne remplace vraiment la sensation simple et profonde d’être autorisé à être soi sans devoir choisir un camp, une façade ou un rôle.

Beaucoup de blessures identitaires naissent là

Beaucoup de blessures identitaires naissent dans cet écart entre ce qu’on vit et ce qu’on croit devoir montrer pour être aimé.

Elles ne font pas toujours de bruit. Elles ne se voient pas forcément. Mais elles influencent profondément le rapport à soi, aux autres, à la réussite, au regard social, à la honte, au besoin de prouver.

Lorsqu’on a longtemps vécu entre deux mondes, on peut garder à l’âge adulte :

  • une tendance à s’adapter trop vite
  • un besoin de lire les attentes
  • une peur persistante de ne pas être à sa place
  • une difficulté à se sentir légitime sans performance ou sans masque

Et souvent, on ne relie pas tout de suite cela à l’adolescence. Pourtant, beaucoup de choses s’y sont jouées. Beaucoup de réflexes y sont nés. Beaucoup de personnages y ont été fabriqués.

L’authenticité comme reconquête

C’est aussi pour cela que l’authenticité n’est pas, pour moi, un joli mot de développement personnel. C’est une reconquête.

La reconquête d’un espace intérieur où l’on n’a plus besoin de choisir entre appartenir et exister. La possibilité de ne plus être obligé de se découper selon les contextes. Le droit de ne plus faire semblant d’être plus ceci ou moins cela pour garder sa place.

Revenir à l’authenticité, ce n’est pas renier les mondes que l’on a traversés. Ce n’est pas faire comme s’ils n’avaient pas compté. C’est plutôt cesser de leur laisser le pouvoir de définir, à eux seuls, la version de soi que l’on croit devoir présenter.

C’est réapprendre à habiter son propre centre. Pas parfaitement. Pas immédiatement. Mais avec un peu moins de peur d’être vu tel que l’on est. Et pour quelqu’un qui a longtemps joué double, c’est déjà immense.

Pour aller plus loin

Si ces questions résonnent avec votre propre parcours, vous pouvez consulter le guide complet de l’authenticité disponible sur ce blog.


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